C’est la fin de « L’Attaque des Titans », une œuvre qui a bousculé les codes du manga

Commencée en 2009, la série « L’Attaque des Titans » se termine vendredi 9 avril au Japon. Un manga qui aura fait bouger les lignes du « shonen », un genre jusqu’ici très codifié.

Eren L’Attaque des Titans
Eren Jäger est le héros de cette histoire tragique.

Hajime Isayama avait promis que la fin de son manga ne décevrait pas. Onze ans après la parution de ses premières planches dans le Bessatsu Shonen Magazine, le Japonais livre l’ultime chapitre de son œuvre, vendredi 9 avril. En couverture du numéro, le mangaka célèbre une dernière fois ses héros, les yeux levés vers le ciel, et marque ainsi la fin d’un monument de dark fantasy, un sous-genre crépusculaire de la littérature fantastique. Une œuvre à la frontière entre les genres, qui a marqué de façon indélébile l’univers du manga.

« Que ce soit par son graphisme, son intrigue ou sa mise en scène, L’Attaque des Titans est un titre hors norme à tous points de vue, estime Mehdi Benrabah, le directeur éditorial de la maison d’édition Pika. C’est une œuvre qui a ouvert le champ des possibles pour beaucoup d’auteurs japonais. Clairement, je pense qu’il y a un avant et un après l’œuvre de Hajime Isayama. »

Briser les codes du shonen

Au Japon, les mangas ne paraissent pas directement en format relié : comme en France dans les Pilote d’antan, ils sont prépubliés dans des magazines spécialisés. Chaque revue propose des mangas adaptés à un lectorat très précis : certains sont spécialisés pour un public de jeunes garçons (shonen, en japonais), de jeunes filles (shojo), de jeunes hommes (seinen) ou de jeunes femmes (josei). C’est en fonction de cette cible que l’on définit à quelle catégorie, très codifiée, appartient un manga.

L’œuvre de Hajime Isayama, parce que publiée dans les pages du Bessatsu Shonen Magazine, est donc considérée comme un shonen. Mais les choses ne sont pas si simples : en France, la maison d’édition chargée de sa publication décide en 2013 de changer sa classification et de le ranger dans la catégorie seinen, alors même que ce genre plus adapté à un public plus âgé se vend généralement moins bien que les shonen.

« Il y a eu beaucoup de réflexion autour de ce titre avant de décider de le publier, raconte Mehdi Benrabah. Tout simplement parce qu’il ne répondait pas à beaucoup des codes du shonen. » Parmi ceux-ci, on retrouve, par exemple, le nekketsu, un procédé narratif très populaire qui propose de suivre la quête initiatique d’un héros, souvent orphelin ou séparé de ses parents. Un parcours qui permettra à celui-ci d’apprendre de ses défaites, de dépasser ses faiblesses et d’atteindre son rêve. Une trame que l’on retrouve dans la grande majorité des mangas à succès, de Dragon Ball à Naruto, en passant par One Piece et tant d’autres.

Un vrai héros de shonen (ou pas)

Eren Jäger est un jeune garçon au tempérament fougueux. Il vit retranché avec ce qu’il reste de l’humanité derrière des murs immenses, dans une cité à l’abri des Titans, des colosses mus par la seule volonté de dévorer tous les humains. Mais un jour, l’un d’entre eux détruit la porte de l’enceinte : le jeune héros voit alors sa mère se faire tuer sous ses yeux.

Pour libérer l’humanité du joug de ces monstres humanoïdes, il intègre un corps de l’armée, le bataillon d’exploration, avec ses deux compagnons de route, Armin Arlert et Mikasa Ackerman. Au départ plutôt banal, voire médiocre, notre héros va rapidement découvrir qu’il possède un mystérieux pouvoir – et peut-être la clef des secrets de son monde.

Trop classique, trop shonen, les premiers chapitres de L’Attaque des Titans ? C’est compter sans l’une des plus grandes passions de son auteur : brouiller les pistes. Hajime Isayama, aujourd’hui considéré par les amateurs de manga comme un maître du retournement de situation, aime tromper et déjouer les attentes de ses lecteurs – et tout particulièrement en ce qui concerne son personnage principal, Eren Jäger.

« Même si, au début, Eren Jäger semble suivre les codes du héros de shonen, on se rend vite compte qu’il a quelque chose de différent, analyse le vidéaste de 24 ans Kyta, de la chaîne YouTube spécialisée Kamal et KytaCertes, il se bat pour la liberté, mais il ne le fait pas de façon chevaleresque ou bienveillante comme un héros classique. Jäger [« chasseur », en allemand] va prendre les armes pour se venger, pour chasser. Ce n’est pas quelqu’un qui va faire le bien autour de lui. »

La grande violence et la profondeur psychologique de L’Attaque des Titans sont d’habitude la marque d’œuvres adressées à un public plus adulte. Un traumatisme initial subit par Eren Jäger le rapproche ainsi plus du héros de Berzerk (un grand classique du seinen), par exemple, que de celui de Naruto.

Les Titans - L’Attaque des Titans
Les Titans, ces monstres humanoïdes dénués de pensée et de sentiments, sont des créatures aux origines mystérieuses.

Pour l’éditeur, cette violence est d’autant plus marquante qu’elle est « servie par un graphisme très avant-gardiste et inimitable ». Un dessin, longtemps jugé mauvais par la critique – et l’auteur lui-même  et qui dénote dans le monde souvent lisse du shonen. « C’est un style qui peut créer le débat, mais qui traduit bien l’aspect horrifique des Titans. Ces êtres dont on ne sait rien ou pas grand-chose et qui ont des expressions, des postures angoissantes qui traduisent le désespoir d’une humanité acculée. »

Des lignes éditoriales biaisées

Développement inattendu des motivations du héros, graphisme inhabituel, violence exacerbée… le manga dénote à côté d’autres titres publiés par le magazine de shonen, comme Flying Witch, le manga plus léger de Chihiro Ishizuka. « A l’époque, le Bessatsu Shonen Magazine était justement en train de se lancer, et les éditeurs avaient besoin de nouvelles œuvres, analyse Mehdi Benrabah. L’Attaque des Titans était là au bon moment. »

Bessatsu Shonen Magazine, c’est aussi une publication à part au Japon, moins prestigieuse peut-être que Shonen Magazine (de la maison d’édition Kodancha) ou Shonen Jump (Shueisha), des périodiques à la ligne éditoriale autrement plus balisée. Moins attendue au tournant, Bessatsu Shonen Magazine a aussi le luxe de laisser une plus grande liberté à ses auteurs.

« En prenant le parti de bousculer les codes du shonen classique et de s’en éloigner, il offre aux lecteurs un récit aux antipodes du manichéisme, décrypte le vidéaste Kamal. Dans L’Attaque des Titans, l’absence de justice et de rédemption est totale. C’est une histoire terrible, mais c’est probablement aussi pour ça qu’elle plaît aux lecteurs. »

Depuis sa première parution, en 2009, et son adaptation en série animée à partir de 2013, le manga de Hajime Isayama n’a cessé de gagner en popularité. Pour le directeur éditorial de Pika, le manga a réussi à toucher un public qui s’étend au-delà des amateurs du genre. « C’est une écriture graphique et violente qui plaît beaucoup à notre époque, précise Mehdi Benrabah. Parce qu’il brise les codes du shonen traditionnel figé dans ses codes, il est justement beaucoup plus facile d’accès pour un plus large public. »

L’Attaque des Titans
« L’Attaque des Titans », de Hajime Isayama, est sorti en 2009, et son adaptation en série animée, en 2013.

Selon l’éditeur du manga en France, Hajime Isayama ne s’est jamais caché de vouloir se distinguer des productions de l’époque. « C’est une série qui va perdurer et qui va s’inscrire dans le temps comme un vrai classique du genre, estime Mehdi Benrabah. Il a réussi à insuffler une audace dans le graphisme et la mise en scène qui ont profondément marqué l’univers du manga. C’est simple, sans L’Attaque des Titans, on n’aurait probablement jamais eu des titres importants comme The Promised Neverland ou Fire Punch. »

Source de: Le Monde

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